| L'invitation de Dupré à un nouveau voyage (Interview réalisée par Nathalie Boyer) Vécu 41 (© Editions Glénat)
Dans ce troisième tome de Coma, nous découvrons les événements qui ont entraîné l'accident de Dana, et plongé la jeune fille dans l'inconscient. Un récit authentique dans lequel les sentiments humains se déploient à merveille.
Vécu : Steven Dupré, pourriez-vous vous présenter ?
Dupré : Dessinateur, je travaille principalement dans la pré-production du film d'animation. Je vis au nord de la Belgique, près de la frontière hollandaise. Coma est ma première publication en français.
Vécu : Qu'est-ce qui vous a amené à choisir l'univers du coma ?
Dupré : L'étincelle vient d'une anecdote. J'avais rendez-vous avec un copain qui était très en retard. À son arrivée, je lui demande d'où il vient, et il répond : "du coma". Je me suis ensuite rendu compte que ce mot se dit de la même façon dans de nombreuses langues.
Coma est ma première expérience de bande dessinée réaliste. Jusqu'à présent, j'avais fait de la caricature. Je n'étais pas sûr de pouvoir faire autre chose. Lunivers du coma étant imaginaire, j'ai pu imaginer une forêt comme décor, simple à faire. Je n'avais pas besoin de faire attention à la perspective, et j'ai pu ainsi me concentrer sur l'anatomie des personnages.
Vécu : Le troisième tome, 'Demain, peut-être' est totalement différent des deux premiers. Le lecteur retrouve les héros Vincent et Dana, mais cette fois dans leurs vies éveillées.
Dupré : Je me suis senti prêt pour dessiner d'autres univers. Les enfants des deux premiers tomes viennent du monde entier. Paki, le jeune Indien, Vincent, l'Écossais, Dana, la Canadienne. Je peux créer des genres différents dans des lieux différents. Cela m'offre de nombreuses possibilités.
Vécu : Vous avez situé l'histoire dans une partie rurale du Canada. Est-ce une lecture ou un voyage qui vous a donné envie de planter le décor en un tel lieu ?
Dupré : Au bout de 92 pages de jungle, je voulais absolument changer de décor. Je souhaitais camper une zone rurale avec des sources et des grizzlis. J'avais donc le choix entre la Pologne et le Canada. Les prairies de celui-ci m'ont tenté. Cette partie du pays n'est pas touristique. Je n'ai donc trouvé aucun livre, et je suis parti en repérage. Mes propres photographies m'ont servi de
documentation.
Vécu : Les héros vivent à présent hors du premier univers. N'aviez-vous pas l'impression de partir sur un récit complètement différent ?
Dupré : Non, car j'ai toujours imaginé la série de cette façon. Je souhaite varier les lieux avec les personnages que le lecteur a découverts dans les premiers tomes. En plus, les récits conservent un rapport avec le coma. Le troisième album montre comment Dana est tombée dans cet état.
Vécu : Est-ce parce que l'aventure se déroule à présent dans le réel que vous avez surtout mis en scène des adultes, contrairement aux deux premiers tomes dans lesquels ne vivaient que des enfants ?
Dupré : Oui, car dans le monde réel, on rencontre beaucoup plus d'adultes que d'enfants. Bien sûr, cette rencontre du monde réel m'oblige à plus de documentation pour tout l'environnement : les maisons, les voitures...
Vécu : Selon vous, qu'apportent des personnages adultes à un récit ?
Dupré : Ils permettent d'aborder d'autres thèmes. Je peux à présent mieux cerner leurs psychologies puisque, moi-méme, à 36 ans, j'ai plus d'expérience de la vie.
Vécu : Vincent et Dana eux-mêmes, ont vieilli.
Dupré : Vincent seulement, puisque le lecteur le découvre après sa période de coma, alors qu'au contraire il découvre Dana plus jeune, avant son accident.
Vécu : Un nouveau personnage apparaît, l'enfant qui regarde les étoiles. Vous l'affectionnez tout particulièrement ?
Dupré : Je ne me souviens pas comment j'ai pensé à ce personnage, mais il était présent dans mon esprit dès le premier tome. À attendre les ovnis, il apporte un peu de poésie et de paranormal dans l'histoire. II est un élément intéressant dramatiquement. Les ovnis sont-ils venus, ou est-ce une lumière que Dana a vue avant de tomber dans l'inconscient ?
Vécu : Étant d'abord dessinateur, comment combinez-vous écriture et dessin ?
Dupré : Je prépare un synopsis bien détaillé de l'histoire. Je sais ce qui va se passer sur chaque planche. Je détaille ensuite le scénario au fur et à mesure de l'avancée des planches.
Vécu : Affectionnez-vous autant les deux disciplines ?
Dupré : Oh que non ! Je préfère nettement dessiner. L'écriture me paraît plus difficile, car rien n'existe avant elle. En revanche, je n'ai pas de mal à mettre en mouvement des personnages. Je n'ai pas besoin de modèles. Seule la grandmère de Dana est dessinée d'après photo, mais c'est parce que je voulais mettre en scène une personne de mon entourage.
Je travaille directement sans faire de croquis, car j'ai beaucoup d'images dans la tête. Le dessin est vraiment plus facile.
Vécu : Né dans le grand pays de la bande dessinée, y puisez-vous vos influences ? Quels sont les dessinateurs et les univers qui vous inspirent le plus ?
Dupré : Je ne trouve pas d'inspiration dans le cinéma, car l'histoire que l'on peut proposer en bande dessinée est très différente. Elle offre une opportunité de récits dans lesquels les personnages peuvent se développer au fil des planches. II n'y a pas assez de temps dans un film pour cela. La bande dessinée m'inspire beaucoup. J'adore Régis Loisel et Frank P. pour leur maîtrise de la mise en page.
Vécu : Combien de temps mettez-vous à écrire et dessiner un album ? Qu'est-ce qui vous donne le plus de mal, et de quoi êtes-vous le plus content ?
Dupré : II me faut pratiquement un an. J'avance au méme rythme pour chacun, avec une étape très difficile à la vingttroisième planche. Là, je doute beaucoup. Je dois me forcer à atteindre la trentième planche pour me dire à nouveau que mon travail n'est pas si mal.
Vécu : Sur plusieurs planches, vous avez tenté une mise en page originale, en proposant une lecture verticale des cases. Pouvez-vous en expliquer les raisons ? N'avez-vous pas craint de dérouter le lecteur ?
Dupré : J'aime bien tenter des petites expériences nouvelles qui évitent la routine. L'astuce des bandes me permet de montrer plusieurs décors en une seule planche. Ce sont alors les couleurs qui guident le lecteur.
Vécu : Comment concevez-vous cette mise en couleur ?
Dupré : Mes consignes sont très réduites. Je dis quand il fait nuit, ou quand il fait soleil, c'est tout. Je trouve essentiel que le coloriste puisse s'exprimer comme il l'entend. Je trouve le résultat meilleur quand il fait ce qu'il veut.
Vécu : Vous laissez planer un mystère dans l'histoire. Pourquoi Vincent donne-t-il le récit de Dana à son père ?
Dupré : Eh bien, je sais pourquoi puisque je sais ce qui va se passer dans tous les albums, mais il vaut mieux que le lecteur ait des surprises au cours du récit, n'est-ce pas ?
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